Tuer des cafards entraîne-t-il un mauvais karma ?

Un membre de ma famille a tué quelques cafards parce qu’ils semaient le désordre dans la salle de bain. Si la mort est prédéterminée et ne peut survenir qu’à un moment précis fixé d’avance, était-il déjà destiné que ces cafards meurent de la main de ce membre de ma famille ?

Un dévot a récemment posé une question sincère :

« Un membre de ma famille a tué quelques cafards parce qu’ils semaient le désordre dans la salle de bain. Si la mort est prédéterminée et ne peut survenir qu’à un moment précis fixé d’avance, était-il déjà destiné que ces cafards meurent de la main de ce membre de ma famille ? Si c’est le cas, en est-il réellement responsable, ou n’a-t-il été qu’un instrument du plan divin ?

Si cela était prédestiné, une punition est-elle justifiée ? Même s’il semble les avoir tués de son propre libre arbitre, peut-être que cet acte était déterminé par la nature et ne pouvait être évité. De plus, en tant que jīvas, nous ne pouvons pas décider de la vie ou de la mort d’autrui : seul Bhagavān peut véritablement donner la mort. Ainsi, lorsque nous tuons, ne faisons-nous qu’agir comme Ses instruments ? Je suis confus quant à la relation entre la mort, le libre arbitre et le karma. Merci de m’éclairer ».

Réponse

Votre question est profonde et touche à des principes fondamentaux concernant le karma, la destinée et la responsabilité humaine. La réponse brève est la suivante :

  • Nos vies avancent sur deux roues : la destinée (bhāgya ou daiva) et l’effort personnel (puruṣakāra). Tout n’est pas prédéterminé.
  • Même si la mort d’un cafard devait survenir à un moment précis et d’une manière particulière, nous ne pouvons pas le savoir à l’avance. Nous ne pouvons donc pas justifier le fait de tuer en disant : « C’était son destin ».

Nous n’avons pas le droit de tuer un être vivant, sauf dans certaines circonstances particulières. Les śāstras autorisent la mise à mort dans certains cas, notamment :

  • Ātma-rakṣaṇārtha : la légitime défense ou la protection d’autrui.
  • Yajña ou d’autres actes prescrits par les śāstras, tels que les sacrifices animaux védiques, qui ne sont plus pratiqués aujourd’hui.
  • Un préjudice inévitable ou accidentel.

Cependant, aucune de ces situations ne s’applique au fait de tuer des insectes simplement par commodité. Dire : « Leur mort était prédestinée » n’est qu’un prétexte simpliste et ne libère pas de ses conséquences karmiques.

Le membre de votre famille recevra-t-il un karma pour avoir tué ces cafards ? Oui, même si la réaction karmique n’est pas aussi grave que celle qui provient de la destruction d’une forme de vie plus élevée. Cette réaction peut se manifester dans cette vie ou lors d’une naissance future, selon la gravité de l’acte et l’ensemble de son karma. Les śāstras expliquent que les réactions karmiques peuvent être immédiates, différées ou neutralisées par la bhakti. Toutefois, le principe demeure : celui qui inflige inutilement de la souffrance en porte la responsabilité.

L’équilibre entre la destinée et l’effort humain

Il est vrai que chaque être vivant possède une durée de vie déterminée par son karma passé. Toutefois, la manière dont ce karma se manifeste – par quel intermédiaire, dans quelles circonstances et à quel moment – est intimement liée aux choix d’innombrables jīvas.

Par exemple, si un moustique est destiné à mourir ce soir, il peut mourir de façon naturelle ou être écrasé par quelqu’un. Si c’est vous qui l’écrasez, vous avez exercé votre libre arbitre et vous êtes responsable de ce choix. Le fait que la mort du moustique a été inscrite dans sa destinée n’annule en rien votre responsabilité.

L’une des grandes questions qui traversent l’existence humaine concerne la relation entre la destinée (daiva) et l’effort personnel (puruṣakāra). Sommes-nous entièrement soumis au destin, ou disposons-nous de la liberté de façonner notre vie par nos propres efforts ? Les grandes épopées, les dharma-śāstras et les traités de nīti abordent cette profonde tension. Leur enseignement est constant : ni la destinée seule, ni l’effort humain seul ne suffisent ; les fruits de l’action naissent de la conjonction des deux.

Le Mahābhārata illustre cette interaction par l’exemple d’un char :

yathā hyekena cakreṇa na rathasya gatir bhavet
evaṁ puruṣakāreṇa vinaiva daivam īśvaram

(Le Mahābhārata, « Vana-parva » 3.33.35)

« De même qu’un char ne peut avancer avec une seule roue, de même ni l’effort humain sans la destinée, ni la destinée sans l’effort humain, ne peuvent produire de résultat ».

Cette image exprime avec force la condition humaine. La destinée (daiva) fournit les circonstances et les limites dans lesquelles nous naissons. À l’intérieur de ce cadre, l’effort personnel (puruṣakāra) détermine notre manière de réagir et ce que nous faisons de ces conditions. Pour avancer, un char a besoin de deux roues, et non d’une seule. Nos efforts présents façonnent notre destinée future, tandis que notre destinée actuelle est le fruit de nos efforts et de nos actes passés.

daivaṁ puruṣakāreṇa yatnāc ca pratibādhate
puruṣakāraṁ daivaṁ ca śreṣṭhaṁ manyanti tattvataḥ

(Le Mahābhārata, « Udyoga-parva » 43.6)

« La destinée peut être contrariée par l’effort humain, et l’effort peut être contrarié par la destinée. En vérité, les deux sont reconnus comme essentiels ».

Cela signifie que, si le karma passé établit le cadre de notre existence, il n’est pas pour autant absolu. Une conduite juste, la discipline et la dévotion peuvent modifier le cours de notre vie. Inversement, lorsque la destinée est particulièrement puissante, même les efforts les plus soutenus peuvent ne pas aboutir. La sagesse consiste à reconnaître le rôle de ces deux forces et à apprendre à les harmoniser.

Le Mahābhārata l’exprime également ainsi :

puruṣakāram āśritya daivaṁ vinigṛhṇati
daivaṁ puruṣakāreṇa yaḥ samyag anutiṣṭhati

(Le Mahābhārata, « Vana-parva » 32.23)

« Celui qui s’appuie sur l’effort maîtrise la destinée ; celui qui harmonise la destinée et l’effort personnel atteint le véritable succès ».

Ce verset affirme que la destinée n’agit ni de manière mécanique ni indépendamment de l’initiative humaine. Nos choix et nos actions peuvent coopérer avec la destinée, tout comme un navigateur expérimenté sait tirer parti de la direction du vent.

La Manu-smṛti enseigne elle aussi :

daivaṁ caivātra manyante puruṣakāram eva ca
daiva-pauruṣayoḥ kāryaṁ phala-saṁyoga-lakṣaṇam

(La Manu-smṛti 7.201)

« Dans les affaires humaines, on reconnaît à la fois la destinée et l’effort personnel ; le résultat procède de leur union ».

Ainsi, à travers des genres littéraires différents – épopée, littérature de sagesse et dharma-śāstra – c’est toujours le même principe qui est affirmé avec constance.

Pour les aspirants à la vie spirituelle, cet enseignement comporte deux implications essentielles :

  1. Ne devenez pas fataliste.

Il est facile de justifier la paresse ou l’irresponsabilité en disant : « Tout est écrit d’avance ». Les śāstras mettent en garde contre cette attitude. Même si certains événements sont prédéterminés, nous ne les connaissons pas à l’avance. Ainsi, nous devons agir avec responsabilité et nous efforcer de vivre conformément au dharma.

  1. Ne vous enorgueillissez pas de vos seuls efforts.

À l’inverse, ceux qui ne comptent que sur leur intelligence et leur puissance risquent de devenir orgueilleux. Ils oublient que leurs occasions favorables, leurs talents et jusqu’à la durée même de leur existence sont des dons façonnés par leur karma antérieur et par l’ordonnancement de Bhagavān.

Le sage considère la destinée comme le champ et l’effort comme la charrue. Les deux sont indispensables pour obtenir une récolte.

Du point de vue vaiṣṇava, la destinée (daiva) est l’ordonnancement de Bhagavān, administré par Sa māyā-śakti. L’effort personnel (puruṣakāra) est l’expression de notre pratique spirituelle et n’est jamais totalement refusé au jīva. Ainsi, nous demeurons responsables de nos actes, tout en agissant dans les limites établies par la loi divine.

Kṛṣṇa Lui-même laisse entrevoir cet équilibre lorsqu’Il déclare :

gahanā karmaṇo gatiḥ

(La Bhagavad Gītā 4.17)

« Les voies du karma sont profondes et difficiles à comprendre ».

L’enseignement pratique est le suivant : agissez conformément au dharma, déployez des efforts sincères, puis acceptez les résultats comme étant la volonté de Bhagavān. Cet équilibre entre l’effort et l’abandon confiant constitue le véritable art de vivre.

Dans ce contexte, l’enseignement de Brahmā revêt une importance toute particulière :

tat te ’nukampāṁ su-samīkṣamāṇo
bhuñjāna evātma-kṛtaṁ vipākam
hṛd-vāg-vapurbhir vidadhan namas te
jīveta yo mukti-pade sa dāya-bhāk

(Le Śrīmad Bhāgavatam 10.14.8)

« Celui qui, tout en subissant les conséquences de ses propres actes passés, attend avec lucidité Ta miséricorde, T’offre continuellement ses hommages par le cœur, la parole et le corps, devient digne d’accéder à la libération ».

Ce verset unit harmonieusement les trois dimensions de la vie spirituelle : la destinée – les souffrances issues du karma ; l’effort – la persévérance dans la bhakti ; et l’abandon confiant – l’acceptation de toutes les circonstances comme étant la miséricorde de Bhagavān.

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