Karma-yoga : l’art d’agir

Tout le monde doit agir. Nul ne peut survivre sans faire quelque chose.

Tout le monde doit agir. Nul ne peut survivre sans faire quelque chose. Nous agissons pour atteindre un but, et non simplement pour agir. Lorsque nous prévoyons que notre action ne produira pas le résultat souhaité, nous cessons d’agir ou nous modifions notre action afin de satisfaire notre désir. Cependant, notre action, ou karma, ne prend pas une fin absolue une fois son résultat obtenu. Bien qu’extérieurement elle soit achevée, psychologiquement elle étreint l’agent de ses tentacules. C’est ce que l’on appelle l’asservissement au karma, karma-bandhana. Celui-ci est principalement de deux types : l’asservissement à l’action elle-même et l’asservissement au résultat. Il n’est pas facile de distinguer ces deux formes, car elles sont intrinsèquement liées. Pourtant, une différence existe entre elles.

L’asservissement à l’action, c’est-à-dire l’attachement à une action particulière, est moins apparent et moins fréquent. Une personne devient attachée, voire dépendante, à l’accomplissement d’un acte, indépendamment du fait que son résultat soit favorable ou défavorable. Par exemple, quelqu’un peut aimer marcher dans la nature. Il n’est pas nécessaire qu’il le fasse pour atteindre un objectif précis, bien qu’une telle promenade produise naturellement certains effets.

L’asservissement au résultat, où l’esprit demeure fixé sur le fruit de l’action, est plus manifeste, tant pour soi-même que, parfois, pour autrui. Outre ces deux formes d’asservissement, il existe également l’attachement au sentiment d’être l’auteur de l’action, lequel est encore plus subtil que les deux précédents.

Le karma-yoga est l’art d’agir sans être lié par l’action. Il en existe également deux formes : le karma-yoga traditionnel et le karma-yoga adapté.

Le karma-yoga traditionnel, tel qu’il est exposé dans les Smṛti-śāstras et la pūrva-mīmāṁsā, consiste à suivre les prescriptions des Vedas et des Smṛtis, notamment en accomplissant les yajñas (sacrifices védiques) conformément aux śāstras et en menant sa vie selon les principes du varṇāśrama. Il répartit le karma en trois catégories principales : le nitya-karma, ou devoirs quotidiens prescrits ; le naimittika-karma, ou devoirs occasionnels ; et le prāyaścitta-karma, ou actes d’expiation. À cela s’ajoute le kāmya-karma, c’est-à-dire les actions prescrites en vue de satisfaire un désir particulier.

Dans le karma-yoga traditionnel, il n’est pas prescrit d’inclure les activités séculières dans la pratique, car elles ne contribuent ni au mérite (puṇya) ni au démérite (pāpa). Elles sont considérées comme neutres. Il n’existe pas non plus de conception spécifique de Dieu ou de Bhagavān dans cette forme traditionnelle du karma-yoga. Son objectif est d’atteindre les mondes célestes (svarga). Ce type de karma-yoga peut finalement conduire au jñāna-yoga, comme l’affirme Śrī Kṛṣṇa dans la Bhagavad Gītā (4.33) :

sarvaṁ karmākhilaṁ pārtha jñāne parisamāpyate

« Toutes les actions, dans leur totalité, ô Pārtha, trouvent leur aboutissement dans la connaissance ».

Le karma-yoga adapté comporte un aspect supplémentaire : celui d’offrir chacune de ses actions à Bhagavān. Dans le Bhakti Sandarbha, Śrī Jīva Gosvāmī ne le considère pas comme du karma-yoga ; il le désigne plutôt sous le nom d’āropa-siddha-bhakti. Dans la Bhagavad Gītā, toutefois, une telle distinction n’est pas établie. C’est pourquoi je le désigne ici comme « karma-yoga adapté ».

Dans la Gītā, seule cette forme de karma-yoga est enseignée, et non celle qui consiste simplement à accomplir les actions prescrites avec une intention intéressée. Dans le karma-yoga adapté, sont incluses aussi bien les activités védiques que les activités laukikas, c’est-à-dire les activités séculières. Tel est le thème principal des chapitres deux à cinq de la Bhagavad Gītā, où Śrī Kṛṣṇa résume l’essence du karma-yoga en une seule phrase très simple :

« L’être humain est lié par l’action qu’il accomplit, sauf lorsque cette action est accomplie pour le yajña ».

Ici, le mot yajña possède deux sens. Il désigne, d’une part, le rite effectif du sacrifice de feu prescrit dans le système du varṇāśrama et, d’autre part, Bhagavān Viṣṇu Lui-même, comme l’énoncent les Vedas (Le Śatapatha Brāhmaṇa 1.1.2.13) :

yajño vai viṣṇuḥ

« En vérité, le yajña est Viṣṇu ».

Le premier sens s’applique au karma-yoga traditionnel, tandis que le second concerne le karma-yoga adapté. Cette idée est explicitée plus clairement dans le verset suivant de la Bhagavad Gītā (9.27) :

yat karoṣi yad aśnāsi yaj juhoṣi dadāsi yat
yat tapasyasi kaunteya tat kuruṣva mad-arpaṇam

« Quoi que tu fasses, quoi que tu manges, quel que soit le yajña que tu offres, quelle que soit l’aumône que tu donnes, quelle que soit l’austérité que tu pratiques, ô fils de Kuntī, fais-en une offrande qui M’est destinée ».

Ici, Śrī Kṛṣṇa ne limite pas le karma-yoga aux seules actions védiques, mais l’étend à toutes les actions, y compris des actes aussi ordinaires que le fait de manger. Tel est également l’enseignement du sage Kavi au roi Nimi (Le Śrīmad Bhāgavata 11.2.36) :

kāyena vācā manasendriyair vā buddhyātmanā vānusṛta-svabhāvāt
karoti sakalaṁ yad yat sakalaṁ parasmai nārāyaṇāyeti samarpayet

« Quelles que soient les actions qu’une personne accomplit par le corps, la parole, le mental, les sens, l’intellect, le cœur, ou sous l’influence de la nature qu’elle a acquise, qu’elle offre le tout à la Réalité suprême, Bhagavān Nārāyaṇa ».

Ce verset montre clairement que le karma-yoga ne se limite pas aux seules activités védiques, mais englobe toutes les activités accomplies par un être humain. En outre, il n’est pas réservé uniquement à ceux qui appartiennent au système du varṇāśrama. Quiconque, indépendamment de sa naissance, peut adopter cette forme élargie de karma-yoga. Bien qu’à l’origine le karma-yoga ne s’adressât qu’à ceux qui relevaient du système du varṇāśrama, cette forme adaptée du karma-yoga dépasse les limitations liées à la naissance. En ce sens, elle s’apparente à la bhakti, qui, elle non plus, ne dépend pas de la naissance. C’est précisément pour cette raison que Śrī Jīva Gosvāmī la qualifie d’āropa-siddha-bhakti.

Cette forme adaptée de karma-yoga est particulièrement praticable à notre époque, puisque le système du varṇāśrama a pratiquement disparu. L’élément essentiel consiste à accomplir chacune de ses actions et à les offrir à Bhagavān Nārāyaṇa. Mieux encore, il convient d’accomplir ces actions avec l’intention de Lui être agréable. L’action doit être accomplie sans aucun attachement, ni à l’action elle-même ni à son résultat. C’est pourquoi Śrī Kṛṣṇa enseigne dans la Bhagavad Gītā (3.19) :

tasmād asaktaḥ satataṁ
kāryaṁ karma samācara

« C’est pourquoi accomplis constamment le devoir qui t’incombe, sans attachement ».

Agir sans attachement, ni envers l’action elle-même ni envers son résultat, et offrir l’un comme l’autre à Bhagavān Nārāyaṇa, tels sont les deux éléments essentiels du karma-yoga. Cette voie est simple et ne requiert pas une connaissance approfondie de l’accomplissement du yajña (sacrifice védique) ni de la pūrva-mīmāṁsā. Lorsqu’une personne agit de cette manière, elle n’est pas liée par ses actions. Au contraire, les mêmes actions qui pourraient être une cause d’asservissement deviennent le moyen par lequel elle atteint la perfection.

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